Une hache de pierre amérindienne emmanchée découverte dans la rivière Suriname

 

Stéphen Rostain & Aad H. Versteeg

 

© 1999 The Foundation Suriname Museum / A.H. Versteeg, S. Rostain


Ce texte peut être utilisé s’il est correctement cité. La référence exacte est :


Stéphen Rostain & Aad H. Versteeg, 1999: Une hache de pierre amérindienne emmanchée découverte dans la rivière Suriname, Mededelingen Surinaams Museum 55 (en presse).


Mots-clés : archéologie, préhistoire, lithiques, Surinam, Suriname


Une hache de pierre amérindienne emmanchée découverte dans la rivière Suriname

Stéphen Rostain & Aad H. Versteeg

 

Introduction


I - La hache surinamienne

    1. La découverte de l’objet

    2. Description de la hache

    3. Les types de roches des lames de hache


II - Haches archéologiques comparables des Guyanes


III - La hache de pierre dans les Guyanes et en Amazonie

    1. Le choix et la collecte de la matière première

    2. La fabrication de la lame

    3. Le choix du bois et la fabrication du manche

    4. L’emmanchement : inclusion et sans inclusion

    5. Utilisations et fonctions

    6. Usure, réutilisation et abandon

 
IV - Les dernières haches de pierre en usage

    1. Haches de pierre actuelles

    2. Le remplacement par les outils de métal

V - Conclusions

VI - Bibliographie

Leurs haches etoient composées de pierres aîgues quils lioient au bout d'un baton et quils coloient avec de la trebantine (Chevalier de Milhau, 1726: 429).

Ils ne se seruoient pour tout instrument pour couper & faire ce qui leur estoit necessaire, que de pierres aigües & tranchantes (Biet, 1664: 153).


RÉSUMÉ
Une hache de pierre fut découverte en 1998 dans la rivière Suriname. C’est une pièce unique, car son manche de bois est encore présent. L’emmanchement est particulier : de la résine maintient la lame de pierre au manche. Les haches préhistoriques complètes sont rarement retrouvées dans les Guyanes. C’est le seul spécimen connu au Surinam. Une hache entière fut également récoltée au Guyana, une autre au Brésil et plusieurs en Guyane française. Toutes proviennent de rivières ou de leurs rives. Le manche de la hache du Surinam est le plus long de tous (73,5 cm). L’autre caractéristique unique est la présence de deux cercles opposés de chaque côté du manchon de résine, traces possibles d’une pièce traversant la lame.

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I - 1 LA HACHE SURINAMIENNE
1. La découverte de l’objet

Une hache de pierre avec son manche fut découverte dans le moyen Surinam, près de sa confluence avec le Klaaskreek
(Figure 1). Elle fut récoltée durant des opérations de plongée par un ouvrier d’une petite entreprise, vers le 15 novembre 1998. Aux alentours du 15 décembre 1998, l’ouvrier présenta cette hache à Mr. van Putten du Suriname Museum de Paramaribo et la laissa la pièce dans le musée pour une étude approfondie et la fut achetée par l’institut en janvier 1999. Depuis lors, elle est exposée dans le Suriname Museum de Fort Zeelandia. Un article fut publié dans le journal local, décrivant l’objet et les circonstances de sa découverte (De Ware Tijd, 6 mars 1999).


I-2 Description de la hache
Les mesures de la hache sont:
- longueur maximale 73,5 cm
- diamètre moyen du manche 2,5 cm
- largeur maximale de la pierre 9,5 cm
- longueur de la pierre du tranchant au manche 15 cm.


La hache se compose de 3 parties: la pierre, le manche en bois, le manchon pour l’emmanchement.

1. La lame de pierre
- La lame de pierre, peu épaisse, est finement polie, à grain fin, avec un tranchant coupant. (Figure 2). Sa couleur vert-gris est fréquente dans l’échantillonnage des haches des Guyanes. La partie supérieure est recouverte par une matière adhésive (Figure 3). Cette lame pourrait être classée dans l’un des 2 types morphologiques de Boomert (1979) : à oreilles et à bord droit (Boomert, 1979:fig. 13), ou simple trapézoïdale à bord concave (Boomert, 1979:fig. 15).

2. Le manche
- Le manche est très long et fin (Figure 4). C’est une branche d’arbre non modifiée. Sa finesse du manche ne permettait pas d’y inclure la lame, qui fut acollée au manche. Le bois est apparemment dur, mais son espèce n’est pas encore déterminée. La surface est craquelée,(Figure 5) sans doute à cause d’une longue immersion, puis d’une brusque exposition à l’air (Figure 5).

3. La partie entre le manche et la lame
La partie entre le manche et la lame est large et épaisse. Bien que cette matière ne soit pas encore analysée, on peut supposer, par analogie avec des pièces modernes, qu’il s’agit d’une résine, peut-être de balata (Manilkara bidentata, Sapotaceae). Aujourd’hui, ce matériau est utilisé par de nombreux groupes comme colle, notamment pour l’empennage des flêches et la fixation des pointes. Sur la surface de la résine, on distingue des rainures parallèles imprimées, qui sont apparement les traces de ligatures(Figure 6).
Il y a deux traces circulaires de chaque côté de la résine (Figure 7), ce qui est exceptionnel. Aucune des huit autres haches complètes trouvées entre l’Orénoque et l’Amazone ne présente cette caractéristique. Ces cercles sont peut-être les restes d’un décor, ou plus probablement les extrémités d’une pièce traversant la lame pour renforcer l’emmanchement. Dans ce cas, la lame serait perforée (une radiographie permettrait de le vérifier). On connait 4 lames de pierre au Surinam avec un ou deux trous transversaux (Boomert, 1979 : 108, figs. 3, 10 ; Bubberman, 1972), mais ces perforations sont localisées au centre des lames. Par ailleurs, une lame perforée fut également découverte le siècle dernier en Amapá au Brésil (Boomert, 1979 :108). De nombreuses lames de hache d’Equateur présentent également un trou transversal près du talon.
Plusieurs haches complètes décrites plus loin présentent des empreintes de cordes comparables à celles-ci (par exemple la hache de Saut Tourépé, dans le bas Approuague en Guyane française).
La résine est fendue des deux côtés le long du manche, et une fissure transversale perpendiculaire au manche apparaît sur un côté (Figure 8). Des craquelures sont visibles en diverses parties. Malgré ces multiples cassures, la résine maintient toujours fortement la lame sur le manche.

I-3 Les types de roches des lames de hache
Boomert et Kroonenberg ont étudié l'origine minéralogique de plus de 500 outils de pierre découverts au Surinam, parmi lesquels plus de 300 lames de haches. Ils constatent:
''Pas moins de 97 % d’outils coupants sont faits avec des pierres massives non quartzeuses (plus de 514 spécimens étudiés) et seulement 8 pièces sont en roche schisteuse non quartzeuse (2 %). Peu d’objets (1 %) sont faits avec des roches quartzeuses (...). La présence de quartz fut essentielle dans le choix des roches destinées à faire des outils coupants. La raison est évidente : trop de quartz est un désavantage pour un outil coupant et rend difficile le polissage et l’affûtage. Les roches schisteuses furent évidemment impopulaires à cause de leur fragilité. Parmi les roches massives non quartzeuses, la préférence allait aux métabasaltes. 302 outils coupants sont faits avec cette roche (57 % du groupe massif non quartzeux). Les dolérites suivent (25.5 %), puis les métadolerites (14 %). Ce modèle général s’applique également à un groupe spécifique d’outils : haches, ciseaux et herminettes. Ainsi, la dimension du grain fut un critère secondaire dans le choix des roches pour les outils coupants. Parmi les roches non quartzeuses, les roches à grain très fin prédominent.''(Boomert & Kroonenberg, 1977:31).
A propos de la prédominance du métabasalte pour les outils coupants, les auteurs remarquent:
"La distribution des métabasaltes est limitée à la formation Paramaka (Séries de Nassau) du groupe Marowijne. Ils apparaissent presque exclusivement au centre du Surinam et en Guyane française. Les métabasaltes sont les roches principales reposant sous les couches de latérite-bauxite des montagnes Brownsberg, Nassau et Lely. Les apparitions dans les rivières sont rares. L’unique exemple connu par les auteurs est localisé dans le fleuve Surinam (...). On n’a pas trouvé de métabasalte à l’ouest du fleuve Saramacca jusqu’à l’ouest du fleuve Essequibo au Guyana, à l’exception d’une petite émergence dans la rivière Matapi, près du fleuve Corantijn. ''(Boomert & Kroonenberg, 1977 : 23-24).
La conclusion de cette étude est que, au Surinam, les outils coupants (particulièrement les haches) étaient principalement faits en métabasalte et en métadolérite. Le grain fin de la hache emmanchée étudiée ici suggère que la pierre serait un métabasalte.

II - HACHES ARCHEOLOGIQUES COMPARABLES DANS LES GUYANES
Dans les Guyanes (c’est-à-dire l’aire entre l’Amazone, l’Orénoque et l’Océan Atlantique), 8 autres haches de pierre complètes furent retrouvées dans les rivières. Six proviennent de Guyane française (moyen et bas Approuague), 1 du Brésil (sur une plage près de Belém), et 1 du Guyana (haut Mazaruni).
Les 6 haches de Guyane française furent récoltées par des orpailleurs durant le pompage du sable dans le lit du fleuve Approuague ou de ses affluents. Quatre pièces sont emmanchées de manière similaire à celle du Surinam (non-incluses) et 2 autres sont emmanchées par inclusion dans le manche.

1. Hache de la rivière Matarony (bas Approuague, Guyane française).
Trouvée en 1984. Collection privée, A.G.A.E., Cayenne (Figure 9).
- Lame : à oreilles, pierre verte. Dimensions 9 x 7 cm au talon et 4 cm au tranchant, épaisseur 2.5 cm (Figure 10).
- Manche : longueur 58 cm, diamètre 2 cm. De surface irrégulière, fait avec une branche non façonnée.
- Emmanchement : lame non-incluse, maintenue contre le manche avec une résine. Le manchon de résine est fissuré, et fut réparé à l’époque de son utilisation. Une matière blanchâtre colmate les fentes dans la résine(Figure 11).
..

2. Hache du fleuve Approuague (Guyane française)
- Lame : trapézoïdale, probablement à oreilles. Dimensions 10 x 7 x 3 cm(Figure 12).
- Emmanchement : la lame était appliquée contre le bois et non incluse (Vacher et al., 1998 : fig. 77-1). Le manche a disparu, mais le manchon de résine subsiste. Le fantôme du manche permet de déterminer son diamètre, d’environ 2 cm. Des empreintes de ligatures sont nettement visibles sur la résine, montrant un montage croisé et paralléle au manche.

3. . Hache de la rivière Benoit (moyen Approuague, Guyane française).
Découverte à 3 m de profondeur sur les bords de la rivière Benoit, en 1991. Collection Tabeedin, Ser-vice Régional de l’Archéologie, Cayenne.
(Figure 13)
- Lame: simple trapézoïdale. Dimensions 12 x 10 x 2,7 cm.
- Manche: seule la tête du manche est conservé sur 17,5 cm, avec un diamètre de 2,8 cm. Il semble que le manche fut coupé à 5 cm sous la lame.
- Emmanchement : la lame est accollée contre le manche et maintenue par une résine (4.6 cm d’épaisseur autour de la pierre). Des petites particules tubulaires de charbon sont mélangées avec la résine, de couleur gris-bleu. De petites fissures traversent ce manchon.

4. Hache du saut Tourépé (bas Approuague, Guyane française).
Trouvée en 1988. Collection Cauvin, A.R.A., Cayenne.
(Figure 14)
- Lame : à encoches, rectangulaire. Dimensions 6 x 5,3 x 2 cm.
- Manche : dimensions 17 cm x 2 cm. Le bois est sculpté, représentant un personnage. Au sommet, derrière la lame, est figuré le visage avec les yeux, les sourcils, le nez et la bouche, le tout surmonté d’une coiffe. En dessous, les 2 bras reposent sur le ventre. Les 2 jambes, séparées, forment la base du manche, et une extension de la colonne vertébrale semble figurer un pagne.
- Emmanchement: la lame est appliquée contre le manche, maintenue à l’aide d’une résine et de ligatures (aujourd’hui disparues). Les empreintes de ces liens croisés sont bien visibles sur la résine.

La petitesse du manche et la faiblesse de l’emmanchement suggère que cette hache ne fut pas un outil efficace pour couper des matériaux durs. En outre, la sculpture anthropomorphe du manche est remarquable. Il faut noter que la tête du personnage était autrefois masquée par les liens de renfort de l’emmanchement. Ces caractéristiques laissent à penser que cette hache fut peut-être un objet à usage symbolique et non un outil
(Figure 15).

5. Hache complète du saut Mapaou (bas Approuague, Guyane française).
Trouvée en 1984. Collection Saub, A.G.A.E., Cayenne
(Figure 16).
- Lame : simple rectangulaire, tuf andésitique vert. Dimensions 17 x 6,2 cm. Poids 1040 gr.
- Manche : 64 cm de longueur et 2,4 cm de diamètre à la base pour 7,2 cm à la tête. Le bois est un Duroia
(Figure 17).
- Emmanchement : lame enfoncée dans le manche. De la résine est appliquée au fond et au bord de la cavité pour renforcer l’emmanchement.
Le bois du manche fut daté au 14C de 410 " 60 ans BP (GIF 6956), calibré de 1429-1516 ap. J.-C.
(Figure 18).

6. Hache du saut Mapaou (bas Approuague, Guyane française).
Trouvée en 1984. Collection Saub, A.G.A.E., Cayenne.
(Figure 19).
-- Lame : simple rectangulaire, tuf andésitique vert. Dimensions 23,5 x 5,8 cm. Poids 1620 gr.
- Emmanchement : lame enfoncée dans le manche. De la résine est appliquée au fond et au bord de la cavité pour renforcer l’emmanchement.
(Figure 20).

7. Hache de Belém (bas Amazone, Brésil).
Trouvée dans l’eau sur une plage de l’île Abaetetuba, près de Belém, en 1988. Musée Paraense Emilio Goeldi, Belém.
- Lame : simple rectangulaire, pierre verte. Dimensions 12,5 x 5,6 x 4,4 cm
(Figure 21).
- - Manche : diamètre 3,8 cm à la tête et 2 cm à la base. La longueur totale des 3 morceaux préservés est de 22,5 cm, mais le manche était originellement plus long
(Figure 22).
- Emmanchement : un manchon de résine autour de la lame renforce l’emmanchement. La pierre a un angle de 65 degrés par rapport au manche. C’est la seule hache connue en Amazonie présentant un emmanchement oblique
(Figure 23).. De tels emmanchements diagonaux sont toutefois fréquents dans des sites archéologiques d’autres parties du monde

8. Hache de la rivière Mazaruni (Guyana).
Trouvée à 5 m de profondeur dans le haut Mazaruni, à 2 km environ sous Imbamadai.
- Lame: simple pétaloïde. Longueur 17 cm.
- Manche: apparemment 65 cm de longueur d’après la photographie (Williams, 1978: 55)
(Figure 24). Bois devil-doer, une liane résineuse à grain fin. L’arrière du sommet du manche présente une extension. - Emmanchement : lame introduite dans le manche, le traversant pour émerger à l’arrière. La tête du manche recevant la lame est plus épaisse que la base (Figure 25).

IIII - LA HACHE DE PIERRE DANS LES GUYANES ET EN AMAZONIE
Les haches de pierre des Guyanes et d’Amazonie sont présentées ici en suivant la chaîne opératoire selon 6 étapes principales, allant de la collecte de la matière première à l’abandon de l’outil.
1. choix et collecte de la matière première
2. fabrication de la lame
3. choix du bois et fabrication du manche
4. emmanchement
5. utilisations et fonctions
6. usure, réutilisation et abandon

1. Le choix et la collecte de la matière première
Le choix pétrographique est essentiel dans la fabrication des lames de hache, car la forme et la nature de la pierre sont déterminantes pour l’efficacité de l'outil. Plusieurs qualités sont recherchées pour l'efficacité d'une lame de hache, mais aussi pour répondre aux exigences de la fabrication elle-même. L'aptitude à l'abrasion régulière est nécessaire, et les roches homogènes seront donc préférées. Pour une bonne résistance du fil du tranchant, on évitera les grès grossiers ou les faciès schisteux. L'intérêt d'une densité élevée avantage les roches magmatiques. Si la dureté est souhaitée, elle n'est pas toujours choisie. Au Surinam, les outils tranchants étaient, en très grande majorité (97 %) faits avec des roches non quartzeuses et à grain fin, car un excès de quartz rend difficile le polissage et l'aiguisage (Boomert & Kroonenberg, 1977).

Les lames de haches étaient réalisées dans des roches spécifiques, et si elles étaient introuvables sur place, elles étaient recherchées dans des régions plus éloignées. Plusieurs haches des sites côtiers du Surinam étaient fabriquées avec des roches de l’intérieur du territoire. Les gens de la culture Brownsberg fournissaient des lames en métabasalte aux populations littorales (Boomert & Kroonenberg, 1977), et il est possible que la hache surinamienne décrite au début de cet article soit originaire des gisements du Brownsberg. Il y avait des populations spécialisées dans la production lithique. Comme par example les Trumai et les Suyá du haut Xingu au Brésil qui avaient autrefois le monopole de l'exploitation des carrières de roches et de la fabrication d'outils de pierre (Lévi-Strauss, 1948).

2. La fabrication de la lame.
La préforme par taille et/ou par bouchardage précéde le polissage. Des roches ont parfois été simplement affûtées à l'une de leurs extrémités afin d’aménager un tranchant. Par exemple, les haches modernes Akurio du sud du Surinam sont faites avec une pierre rectangulaire sur laquelle a été réalisé un tranchant par polissage.
(Figure 26). Cette technique simple apparaît rarement sur les pièces archéologiques, sur lesquelles un façonnage préalable de la pierre était généralement réalisé.
Il y a deux étapes de taille avant le polissage. L'ébauche est un dégrossissage de la roche. La préforme est la mise en forme de la lame. La pièce est ensuite polie. Both preform stages can be made at or near the location of stone extraction, such as was the case with the products of the Brownsberg Culture in Suriname. Of course, it is more efficient to work the tools in an environment with stones than, for instance, in Suriname’s stoneless coastal zone. In other cases, the rocks were transported to a village where they were worked. The rocks in the coastal zone of French Guiana facilitated stone being locally worked.
Ebauche et préforme peuvent être réalisées sur le gisement même. Au Surinam, les outils étaient taillés et polis dans les gisements de l’intérieur par les groupes du Brownsberg, car il n’y a pas d’affleurements rocheux sur la côte. Dans d’autres régions, les roches brutes étaient parfois rapportées au village pour être travaillées. Ce fut par exemple le cas sur le littoral de Guyane française, où apparaissent de nombreux rochers utilisables pour polir les lames. De gros éclats étaient tout d'abord détachés à l'aide d'un percuteur, afin de donner à la lame sa forme générale.
Sur certains bifaces, qui ont été façonnés sur de grands éclats, la face inférieure se présente lisse, avec une retouche périphérique courte ou longue. Une fois la forme générale donnée, une retouche grossière de préformage achevait le biface. Les côtés, le talon et le tranchant étaient ainsi préformés.
Le polissage consiste à user la pierre sur une surface rocheuse afin de régulariser la forme. Si l'utilisation de sable semble a priori indispensable pour un bon polissage, les expérimentations ont démontré qu’il n'était pas utile, et qu'il constituait même un désavantage (Rostain, 1994 : 344-45).
L'eau était en revanche utilisée pour laver le polissoir et éliminer la poussière issue de la pièce polie, qui devient vite pâteuse et adhère au polissoir. Le temps nécessaire pour polir une lame est très variable selon la roche et la dimension de la lame. Les expérimentations suggèrent qu’il est possible d'obtenir une petite lame en 2-3 heures.
Les pierres étaient polies sur des rochers, ce qui a laissé des cuvettes plus ou moins grandes à la surface de ces affleurements. Le polissage des faces de la lame a formé des cavités en forme d’amande ou de coque de bateau.
(Figure 27). Le façonnage des côtés a aboutit à des polissoirs en fuseau.
Les éléments morphologiques de certaines lames, comme les encoches, ne peuvent être façonnés sur le polissoir, et des végétaux ont pu être alors utilisés. Une fois polie, les dimensions de la lame sont notablement réduites par rapport à celles de l'ébauche antérieure.
Parfois, les irrégularités de taille étaient gardées et le talon non poli pour une meilleure tenue dans le manche (dans les cas d’un emmanchement par inclusion).
L'inégalité et la rugosité de la surface du talon permettaient une meilleure tenue de la lame au manche, par l'incrustation dans le bois des aspérités de la pierre. Succédant au polissage de la lame, un travail de finition était encore réalisé sur le tranchant. L'argile ou la vase facilitaient l'aiguisage et permettaient un poli très fin.

La typologie des lames de pierre des Guyanes fut établie par Boomert (1979) pour le Surinam, et par Rostain et Wack (1987) pour la Guyane française. Deux groupes de lames sont différenciés selon que celles-ci présentent un seul tranchant ou deux tranchants diamétralement opposés. Le groupe des lames à tranchant unique, le plus important, se divise en 5 types majeurs : les lames simples, les lames à oreilles, les lames à encoches, les lames à gorge et les lames sculptées.
La lame simple est la plus représentée. Viennent ensuite les lames à encoches, puis les lames à oreilles et les lames à gorge. Les lames sculptées sont très rares.
Cette typologie est intéressante car elle est représentative des modes d'emmanchement, les lames simples ne s'emmanchant pas de la même manière que les lames à encoches ou à oreilles. Parmi les 9 haches complètes étudiées, prédominent les lames à tranchant unique et de type simple (6), tandis que deux autres sont à oreilles (Matarony et sans doute celle du Surinam) et une à encoches (Tourépé).
Selon les usages auxquels elle était destinée, la lame de hache avait de forme et des dimensions variables. Aussi il est logique de trouver des petites et des grandes lames de formes différentes dans un même site.

3. Le choix du bois et la fabrication du manche
La grande variété des essences de bois en Amazonie offre un choix vaste. Un bois dur, souple et résistant est exigé, qualités offertes par nombre d'espèces. Pour faire leur manche d'outil moderne, les Wayãpi du sud de la Guyane française choisissent le bois de Quararibea sp., et de Marliera gleasonii y compris celui des contreforts de grands arbres comme Swartzia remigera et Aspidosperma nitida (Grenand, 1980). Le bois de la hache entière retrouvée à saut Mapaou en Guyane française serait un Duroia.
La pièce de bois choisie est tout d'abord coupée aux dimensions requises, puis écorcée. Les Akurio de Surinam creusent la cavité qui recevra la lame à l'aide d'une dent d'agouti, Dasyprocta aguti (Bubberman, 1972). Il semble que la fabrication du manche était un travail long. De nos jours, en Irian-Jaya, les fabricants de haches néolithiques achèvent un manche massif en 5-6 jours, après des mois de séchage du bois. Il leur faut en effet choisir, abattre et débiter un arbre en forêt, le laisser sécher, couper et écorcer la pièce sélectionnée puis la racler avec une défense de sanglier, la polir avec une feuille siliceuse et percer la mortaise (Pétrequin & Pétrequin, 1988, 1990).

4. L’emmanchement.
Deux techniques principales distinguent l'emmanchement des haches d’Amazonie et des Guyanes (Rostain, 1991):
- Dans l’emmanchement par inclusion la lame est introduite dans une cavité creusée dans le manche.
- Dans l’emmanchement sans inclusion la lame est juxtaposée contre le manche, sans cavité, et maintenue par des ligatures et/ou de la résine contre celui-ci (également appelé juxtaposé).

L’emmanchement par inclusion.
La lame est introduite dans une cavité pratiquée dans le manche. Des liens et des matières adhésives peuvent venir renforcer l'assemblage. Parfois, comme chez les Akurio, des ligatures viennent ensérrer le manche pour empêcher le bois de se fendre. Barrère décrit en 1743 des lames de pierre polie Galibi de la côte des Guyanes emmanchées dans un bois très dur et maintenues par du fil de pitte (Bromelia Karatas) et de la résine de mani (Symphonia globulifera). Les Kashinawa de la rivière Purús enfoncent de 1 ou 2 cm la lame dans le manche, contre lequel elle est retenue par des ligatures passant dans les encoches de la pierre, et par une gangue de résine et de cire d'abeille.
Une variante intéressante de cette technique d'emmanchement est concevable avec l'inclusion de la lame dans une cavité pratiquée sur un arbuste vivant. Le tronc continue de se développer, enserrant alors étroitement la pierre. Après un certain temps, l'arbre est coupé, et le manche taillé puis façonné. Quelques documents signalent cette technique, comme par example Stedman (1974) en 1796 notant que des Amérindiens du sud du Surinam emmanchaient leurs haches en enfonçant la lame de pierre dans des arbustes en pleine croissance
(Figure 28). Une méthode d’emmanchement similaire est décrite par Vellard (1939) chez les Guayaki du Paraguay.


L’emmanchement sans inclusion
La pierre est appliquée sur une tige de bois, et maintenue à celle-ci à l'aide de liens végétaux ou d'une gangue de matière adhésive, ou encore des deux. Les encoches et les oreilles des lames retenaient les ligatures. De même, la section concave de certains talons s'adaptait à l'arrondi du manche. Plusieurs espèces végétales ont pu servir de ligatures comme les fibres ou les lianes de Bromeliacées, d'Aracées (par exemple Heteropsis jenmani utilisé pour attacher les feuilles de toit et pour la vannerie), ainsi que des écorces de Lecythidacées (Grenand, in litteris, 1992). Les ligatures ont pu être fixées humides et se resserrer en séchant, ce qui renforce l'emmanchement. La technique d'emmanchement sans inclusion est encore utilisée par plusieurs groupes amazoniens.

Différents rajouts peuvent encore venir compléter l'outil, motivés par leur intérêt pratique ou esthétique, voire symbolique. Suspendue sur le dos avec une bretelle, la hache laisse les mains libres pour grimper à un arbre, puis elle sert à faire tomber une ruche ou des fruits de palmier. De petites haches légères ont pu être employées, accrochées au poignet par une cordelette, et laissant de même à l'homme sa liberté de mouvement. Certains manches sont parfois recouverts d'un enroulement de fils de coton, d'une vannerie tressée, et ornés de panaches de fils, de fibres ou de plumes. Ce sont généralement des haches sans valeur utilitaire, mais à usage symbolique.

5. . Utilisations et fonctions
Les Amérindiens de la forêt tropicale humide doivent ouvrir des clairières pour y installer leurs villages. En outre, les agriculteurs défrichent réguliérement des parcelles pour leurs plantations.
La hache de pierre polie était l'outil de base des populations néolithiques d'Amazonie pour ces travaux forestiers. Une hache de pierre taillée n'offrirait pas un tranchant aussi résistant, les arêtes et les négatifs d'enlèvement étant autant de points de fracture éven-tuels et le tranchant s'enfonçant moins facilement dans le tronc à couper. La hache mas-si-ve à emmanchement par inclusion correspond bien au travail de défrichement en forêt. Pour éviter l'éclatement du manche, on travaille à petits coups répétés contre les troncs.
Plusieurs témoignages d'archives ou ethnographiques décrivent différentes techniques d'abattage des arbres. Chez les Akurio, le tronc, de petit diamètre, est attaqué à une bonne hauteur du sol avec la hache - tenue d'une seule main - sur toute sa circonférence et sur un tiers environ de son diamètre, puis cassé à la main (De Goeje, 1943). Madowani, un Indien âgé Yanomami, des sources de la rivière Erebato (sud-ouest du Vénézuela) raconte en montrant une lame de pierre : cette hache était à mon père et à mon grand-père. Aujourd'hui, elle nous sert à préparer la poudre de yopo. Vous ne savez pas ce que c'est que d'abattre ou de couper un arbre. Pum ! Pum !... Un coup de hache par ici, un autre par là et votre arbre tombe. Nous autres nécessitons plusieurs jours pour abattre un arbre. Vous êtes plutôt paresseux. (Barandarian, 1967). Le feu était d'une aide précieuse pour attaquer les arbres épais au bois dur. Amproux signale en 1658 la méthode qui consiste à mettre le feu au pied des arbres, les entourant de la mousse mouillée un peu plus haut que le pied pour éviter le feu de monter. Ainsi ils minaient l'arbre petit à petit (cité par Cruxent, 1970). Aujourd’hui, sur le moyen Orénoque, les Makiritáre utilisent de l'argile humide à la place de la mousse. Il semble que le feu ait parfois été le moyen principal d'abattage des arbres. Ils tiroient du feu de quelques bois particuliers comme bois de mesches et autres malgre l'imperfection de ces instrumens ils trouvoient moien d'abattre les plus gros arbres et de defrichér les terres dont ils auoient besoin. Pour renversér un gros arbre ils alumoient un petit feu autour de la racine et ils empechoient que la flamme ne s'evaporat jusqua ceque la base fut brulee a un tel point que la moindre bouffee de vent suffisoit pour l'abbatre. Lorsquil etoit couché par terre ils en bruloient une partie suivant la longueur dont ils en otoient l'écorce ce qui n'etoit pas difficile quans la seve montoient ni en tout autre temps si on l'echauffoit bien avec du feu ensuite ils eleuoient l'arbre a une certaine hauteur pour le creusér commodement ils emploioient a cela un feu moderé et ils racloient aux endroits brulés jusqua ce que le creux dun bout a l'autre fut asses profond et quils en eussent fait un canot. (Chevalier de Milhau, 1726 : 430-432).
La méthode consistant à faire mourir un arbre sur pied en le cernant pour l'abattre ensuite plus facilement semble fréquente. Les Wayãpi du Brésil auraient annelé profondément les arbres à la hache pour les faire mourir, et ce n'est qu'un an plus tard qu'ils auraient miné les arbres avec le feu. Un abattis se préparait donc sur deux ans. Par ailleurs, tant que les outils en fer ont été difficiles à se procurer, les Wayãpi du haut Oyapock racontent que leurs "grands-parents" cherchaient des zones de forêt où il y avait peu de grands arbres. Cette attitude était sans doute résiduelle de l'époque de la hache en pierre (Grenand, in litteris, 1992).

- La hache était un outil fondamental, associé à d'autres, pour les divers travaux du bois, notamment :
- Le façonnage des manches d'outils, des pagaies, des mortiers, des massues en bois dur.
- La coupe et la taille des troncs destinés à la construction des carbets, mais également des bancs, des récipients en forme de pirogue pour la bière de manioc, etc.
- La fabrication des canots, qu'il s'agisse de détacher des arbres les pans d'écorce qui fourniront les petites pirogues monoxyles individuelles ou de construire les pirogues de pleine mer à bords rehaussés: Ils façonnent assés bien leurs pirogues, grands canots faits comme la navette d'un tisserand, tout d'une pièce, d'un gros tronc d'arbre, qu'ils creusent et qu'ils prétendent sottement rendre légers en y brûlant force queues de biches ; avant qu'ils connussent nos coignées et nos herminettes, ils se servoients pour travailler les pirogues, d'une pierre fort dure, à laquelle ils donnoient une espèce de tranchant. C'en étoient assés pour pouvoir couper l'écorce de l'arbre et le faire sécher sur le pied. Le feu les aidoit à l'abattre et à le creuser. (Chrétien, 1719).

Une autre fonction remarquable de la hache de pierre est la collecte de miel sauvage. Ther is great store of hony in the Country, and although it bee wilde (being taken ou if trees, and buries in the earth) yet is it good as any in the world. (Harcourt, 1926 : 95). Le miel tient une place très importante dans plusieurs groupes amérindiens. Les Akurio distinguent 35 sortes de miel (Kloos, 1977), et les Wayãpi reconnaissent 13 espèces d'abeilles produisant un miel comestible et considèrent le miel comme la boisson suprê-me, autrefois objet d'une fête spécifique (Grenand, 1980). La collecte du miel peut ain-si devenir l'usage principal de la hache, comme chez les Xetá, les Guayaki ou les A-ku-rio. La plupart du temps, les ruches se trouvent à 20-25 m de hauteur dans les ar-bres, et il faut grimper avec l'aide d'un serre-pieds en liane ou en palmes torsadées. La re-cher-che du miel est d'ailleurs souvent fatale aux Akurio (Kloos, 1977). La hache sert à dé-truire le bouchon de terre protégeant le nid et à élargir la cavité dans laquelle est logée la ruche et à briser sa coque. La hache est également utilisée pour éventrer les troncs d'arbres et de palmiers abattus quelques mois auparavant, où seront récoltées des larves.

Quelques autres utilisations sont d'ingénieux détournements de l'outil, qui ont parfois même suggéré la forme du manche. Chez les Xetá, la poignée de la hache présente une pointe obtuse, qui semble être ainsi conçue dans le but de services spécifiques:
- Elle peut être utilisée pour creuser dans le sol les trous destinés à recevoir les perches de charpente du carbet. Le manche est enfoncé en terre par martèlement, avec un percuteur lourd en pierre (Kozák et al., 1979).
- Ce même manche peut servir de bêche pour creuser les fosses des pièges de chasse. Employé comme percuteur, il casse les noix, fend les os.
- Les Xetá démanchent même parfois la lame, qui devient alors un percuteur dur pour la taille de pointes en pierre.
- Actuellement, les Yanomami se servent d'anciennes lames de pierre pour piler le yopo (Anadenanthera peregrina), poudre végétale hallucinogène. Le fait que les Yanomami refusent d'échanger ces lames-pilons, même pour un troc avantageux, alors qu'un quelconque galet serait aussi efficace, souligne la connotation magique de ces outils.
La fonction d'arme de la hache est moins attestée, la massue, l'épée de bois et l'arc étant les armes de prédilection des Amérindiens. Seul le Père d'Evreux (1985) décrit, au retour de son séjour à Maranhão, au nord du Brésil, en 1613 et 1614, les victimes d'un combat entre Tremembé: Les haches de pierre dont on leur avait fendu la tête (...) posées sur leur corps car c'est leur coutume de ne plus se servir d'une arme quand avec elle ils ont tué un de leurs ennemis. Certains données ethnographiques suggèrent que des lames de pierre étaient parfois introduites en massues, par example de Stedman (1974:fig. XXIII)

L'usage symbolique de la hache, sans valeur d'outil, peut être cérémoniel, totémique, magique. La hache peut être décorée tout en conservant sa une fonction d'outil, comme les arcs modernes Bororo (Mato Grosso, Brésil) qui portent des emblèmes totémiques. Parfois, la hache n’agit plus en tant qu'outil pour représenter uniquement une valeur idéologique. Par exemple, les haches "en ancre" modernes des groupes Gê du Maranhão n'ont plus qu'une fonction symbolique. La lame conserve un aspect fonctionnel tandis que le manche est décoré, et parfois inutilisable, ou disparaît éventuellement totalement. La hache à manche anthropomorphe de saut Tourépé, peu adaptée au travail du bois par la fragilité de son emmanchement, aurait pu avoir eu un usage rituel.
Il est possible que cette fonction rituelle se soit développée avec l'apparition des haches de métal et l'abandon progressif de celles en pierre. Selon Barandarian (1967), les lames de haches en pierre conservées par les Sanema-Yanoama seraient en grande partie des liens-reliques avec leurs anciens villages. La fonction rituelle de ces lames et l'attachement que leurs portent les Yanomami montrent leur importance au sein du groupe.


6. Usure, réutilisation et abandon.
Les bois de Guyane, souvent siliceux et durs, émoussent le tranchant des haches qui devait être régulièrement affûté. La durée d'utilisation d'une hache en pierre est difficile à estimer en raison des différents facteurs qui sont à prendre en compte : qualités pétrographiques de la lame, matières travaillées, accidents, etc. Le tranchant ne s'écrase pas mais s'émousse, et de petites écaillures peuvent apparaître. Il arrive parfois que le tranchant d'une lame soit totalement détruit par accident. Un simple affûtage est alors insuffisant, et il est nécessaire de refaire complètement le tranchant. Ce ravivage du tranchant se faisait par l'enlèvement d'éclats conchoïdaux fins sur chaque face, de la même façon que lors de la fabrication de la préforme. Une lame d’un abri-sous-roche de culture Aristé, dans le bas Oyapock en Guyane française, est particulièrement intéressante car son tranchant a totalement disparu par d'importants enlèvements. Il est possible que cette pièce ait été utilisée jusqu'à être trop courte pour un nouvel affûtage, et donc abandonnée. De telles lames très courtes suggèrent une utilisation maximale de l'outil avant son abandon et, par conséquent, des difficultés pour les remplacer (éloignement de la carrière, délai de fabrication).
Au Surinam, presque toutes les lames en pierre polie archéologiques présentaient des traces de polissage et/ou d'affûtage secondaire (Boomert & Kroonenberg, 1977). Des aiguisoirs portatifs en pierre dure ont été découverts dans plusieurs sites archéologiques. Les polissoirs fixes sur les affleurements rocheux ont également pu servir à l'affûtage de lames émoussées.

En cours d'utilisation, la lame risque 2 accidents principaux : la fracture transversale et la pseudo-coche accidentelle
(Figure 29) (Pelegrin, comm. pers., 1992).
- La fracture transversale se produit en milieu de lame et, si le manche est compressif, la lame se brisera à sa base au niveau de l'emmanchement. Cet accident est dû à une flexion associée à une compres-sion axiale de la lame, lorsque les coups sont trop obliques et que la hache rebondit dans la saignée. La hache plie et une cassure droite se terminant en languette se produit. Pour éviter un tel accident, il est nécessaire de travailler dans des saignées larges.
- La pseudo-coche accidentelle est l'arrachement d'un angle du tranchant. Cet accident provient également d'un coup porté trop obliquement dans un bois dur. Quand la lame se plante dans le tronc et bascule ensuite, le coin risque d'en être arraché (cf. Fig. 29,3). Ces accidents ont été repérés sur plusieurs pièces archéologiques des Guyanes. Après une fracture transversale, la lame est en principe inutilisable dans sa fonction initiale et les lames cassées (de même que les lames trop usées) ont parfois été réemployées pour d'autres fonctions. Certaines lames de haches découvertes dans les sites arhéologiques des Guyanes furent réutilisées. Après avoir été cassée, une lame à encoches provenant d’un site de culture Aristé des Monts de l'Observatoire, en Guyane française, fut réemployée comme enclume/percuteur, probablement pour le débitage du quartz
(Figure 30). Chaque face présente une cupule de percussion, et la partie brisée a subi des écrasements dus à un usage en percussion lancée. Dans un site Arauquinoïde des environs de Kourou, en Guyane française, une lame à encoches brisée fut re-façonnée par percussion afin d’aménager un tranchant(Figure 31). Percuteur, molette, polissoir, enclume, etc., la lame une fois démanchée redevenait un outil potentiel.

IV - LES DERNIERES HACHES DE PIERRE EN USAGE
1. 1. Haches de pierre actuelles
L’étude des données ethnographiques permet de dégager des constantes sur les haches de pierre amazoniennes :
- longueur de 30 à 75 cm, diamètre du manche entre 2 à 3 cm, avec parfois un épaississement à la tête du manche au niveau de l’emmanchement.
- emmanchement par inclusion en majorité, et moins souvent sans inclusion.
- renforcement fréquent de l'emmanchement par ajout de matières adhésives et/ou de ligatures.
On peut mettre en relief quelques particularités de l'emmanchement pour certaines ethnies modernes.
Les haches des groupes Akurio du sud du Surinam sont fabriquées sur un même modèle
(Figure 32): le manche est en bois dur, d'une longueur variant entre 30 et 40 cm. La tête du manche est cylindrique, épaisse, et la poignée est effilée à sa base. La pierre n'est polie que sur le tranchant. Le reste de la lame, laissé bouchardé, est introduit en force dans la cavité du manche. Des ligatures enserrent parfois la tête du manche, au-dessus et en-dessous de la lame, et de la résine peut être rajoutée.
Les Nambikwára du haut fleuve Juruena, au Brésil, emmanchent des lames dont seul le tranchant est poli, le reste laissé bouchardé, dans un bois replié et ligaturé. Cette technique d'emmanchement était déjà utilisée par les Tupinamba de la côte brésilienne au 16ème siècle. Les lames à gorge découvertes dans les sites archéologiques ont pu être emmanchées de cette manière. Les haches dites "en ancre" nécessitent lors de leur fabrication une grande habileté. Elles étaient emmanchées par non inclusion sur un manche très court. Elles sont attachées à l'aide d'un enroulement de fil de coton, qui se prolonge sur tout le manche. Des plumes et une bretelle étaient éventuellement ajoutées. Les haches en ancre sont présentes au Brésil, au Pérou, en Equateur, en Argentine et jusqu'aux Antilles. Les Apinayé distinguent 2 types de haches en ancre selon leurs fonctions : les grandes haches de guerre et les petites haches cérémonielles (Nimuendaju, 1983:69). De nos jours, les Apinayé ou les Krahô du Brésil ne les utilisent que pour certains rites et danses.
(Figure 33)

Au Brésil, 3 haches en pierre amazoniennes contemporaines sont similaires à la pièce découverte au Surinam. Elles proviennent des groupes Baniwa (rivière Atabapo),
(Figure 34), Katawixi (rivières Jurua et Purus) et d’une communauté de la rivière Padauari (Ribeiro, 1988). Les lames sont emmanchées sans inclusion contre un manche à l’aide de résine et de ligatures.

La répartition géographique des pièces étudiées montre que les haches emmanchées sans inclusion sont dominantes dans le haut Amazone, tandis que les haches à emmanchement par inclusion sont plus fréquentes le bas Amazone. Toutefois, l’échantillonnage est encore trop incomplet pour tirer des conclusions. Cependant, il apparaît d'ores et déjà que le couple lame/manche ainsi que la technique même d'emmanchement sont, davantage que la forme seule des lames de pierre, symptomatiques de différences culturelles.

2. Le remplacement par les outils de métal
Les Européens arrivèrent en Amazonie en apportant un nouveau matériau qui allait remplacer la pierre. Plus solide, coupante et efficace que la hache de pierre, l’outil de fer fut d'un très grand attrait pour les groupes néolithiques amazoniens. Les avantages du métal, et plus particulièrement de la hache de fer, sont immédiatement apparus aux Amérindiens. L'introduction de ce nouvel outil dans leur culture modifia, parfois profondément, leur mode de vie. Certains travaux devinrent plus rapides et aisés. A partir d'expérimentations chez les Yanomami, au Venezuela, Carneiro (1979) établit qu'il faut 8 à 10 fois plus de temps pour ouvrir une clairière avec une hache de pierre qu'avec une hache de fer. Les expérimentations de Saraydar et Shimada (1971) en Amazonie, et de Godelier et Garanger (1973) en Nouvelle-Guinée présentent des résultats légèrement différents. En tout état de cause, la coupe d’arbres avec une hache de métal est 4 à 10 fois plus rapide qu’avec une hache de pierre.
Les textes des chroniqueurs soulignent l'intérêt accordé par les Amérindiens aux outils de métal, plus encore sans doute qu'aux perles de verre. La hache en fer fut un argument essentiel aux Jésuites pour l'évangélisation des groupes amérindiens. Le Père Chantre y Herrera écrit ainsi:(em> il est rare que ce soient des Raisons Divines - que les Indiens n'entendent guère - qui les attirent dans nos missions. Ils s'y établissent pour des motifs très terre à terre. Nous ne pourrions rien faire sans les haches que nous distribuons (cité par Métraux, 1959). Cette passion pour les outils de fer conduisit même à des attaques d'établissements européens.
L'arrivée de la hache de métal a provoqué un changement technologique essentiel. Dès lors, l’abattage et le travail du bois devint plus facile, et l’utilisation du feu pour ces tâches ne se justifiant plus disparut peu à peu. Les Bora-Miraña du bassin de l'Ampiyacu, en Amazonie péruvienne, attribuent leur déclin puis la destruction de leur société, à l'introduction des outils métalliques (Rumabajke, 1993).
De nos jours, lorsque les haches en fer manquent, certains groupes, comme les Guayki du Paraguay (Clastres, 1972 : fig. 5), récupèrent des morceaux de métal pour les aiguiser et les emmancher de la même façon que les lames de pierre. Deux haches modernes Yanomami (du Musée Paraense Emilio Goeldi de Belém), sont fabriquées avec des fragments de machette enserrés dans des lianes pliées, et maintenus avec de la résine et des ligatures.
Le remplacement de la pierre par le fer se fit rapidement dès le XVIème siècle. La hache métallique fut largement distribuée et échangée par les Jésuites et les commerçants qui exploraient l’Amazonie. En 1674, pour une expédition dans l’intérieur de la Guyane française, les Pères Jésuites Grillet et Béchamel emportèrent une cassette qui est la Marchandise qui a cours parmi ces Peuples ; comme Haches, Serpes, Coûteaux, Miroirs, Hameçons, etc. (Grillet, 1716 : 217).

Tout un réseau de routes commerciales traversait l'Amazonie, ce qui permit à divers groupes d'obtenir des produits européens avant même d’être contactés par les colons. En 1695, le Père Fritz (cité par Porro, 1985) décrit un circuit commercial amérindien qui part des berges de la rivière Branco, où les Hollandais fournissaient des outils aux Uaranacoacena, ceux-ci les troquant dans le bas Caurés, sur le moyen fleuve Negro, avec les Caburicena qui ensuite les échangeaient contre des perles en coquillage avec les Yurimaguá, sur l'Amazone. Ce cheminement représente une distance d'environ 600 km en ligne droite. En Guyane française, un long chemin de traite partait du bas Approuague et du bas Oyapock, gagnait le Jari par le Cuc puis le Paru d'où venait des produits de l'Amazone (Hurault, 1972). Les produits européens se sont naturellement insérrés dès le début de la colonisation dans le système de troc amérindien, en suivant, et peut-être parfois renforçant, les routes commerciales déjà utilisées.

V CONCLUSIONS
La découverte exceptionnelle de la première hache de pierre complète emmanchée au Surinam fournit une bonne occasion d’étude des haches des Guyanes et, plus largement, des haches de pierre et de leur fonction durant la préhistoire et l’époque historique. L’unique autre outil de bois entier retrouvé dans un contexte archéologique au Surinam (déposé dans le même musée à Paramaribo) est une pelle
(Figure 35) provenant des alentours du site de culture Arauquinoïde de Prins Bernhard Polder, sur la côte (Versteeg, 1985; Versteeg & Bubberman, 1992). Cette pelle fut probablement façonnée à l’aide d’une hache de pierre.

Actuellement, la pièce du Surinam est la 5ème hache de pierre complète décrite dans les Guyanes: 3 proviennent de Guyane française et 1 du Guyana. Quatre autres pièces incomplètes (3 de Guyane française et 1 du Brésil) sont connues, présentant la lame, une partie du manche et/ou de l’emmanchement.
Deux types principaux d’emmanchements sont représentés dans les Guyanes et en Amazonie. Parmi les 9 spécimens des Guyanes, 4 sont emmanchés par inclusion, et 5 sans inclusion.
La hache du Surinam n’est pas inclue, c’est-à-dire que la lame n’est pas introduite dans le manche. La pierre, faite avec un métabasalte finement poli, est appliquée contre le manche et fixée grâce à un manchon de résine. Ce manchon est un amalgame de résine et d’une substance souple de couleur sombre. Les empreintes de cordages sur le manchon indiquent que l’emmanchement était renforcé par des ligatures.
Deux caractéristiques nouvelles différencient cette hache des autres pièces complètes trouvées dans les Guyanes. En premier lieu, un manche très long. L’autre trait unique est la présence de 2 empreintes circulaires sur chaque côté du manchon de résine de l’emmanchement. Ces marques sont peut-être les extrémités d’une tige transversale de bois traversant la lame. Seule une observation radiographique permettrait de confirmer ce montage. Dans ce cas, la hache surinamienne serait l’unique pièce d’Amérique Latine emmanchée de cette façon. La connaissance de l’outillage amérindien préhistorique d’Amazonie bénéficiera alors d’éléments d’information nouveaux notables.

Près de 1000 lames de hache en pierre furent étudiées dans les Guyanes, ainsi qu’une dizaine de haches archéologiques complètes et plusieurs pièces contemporaines. Diverses expérimentations de taille et polissage de roches, d’emmanchement et d’utilisation des haches furent menées. Si l’on excepte les particularismes technologiques observés dans certaines régions, il semble que les haches de pierre étaient fabriquées selon une même technique générale dans les Guyanes. La chaîne opératoire de la hache de pierre préhistorique suit 6 étapes majeures : sélection soigneuse de la roche ; piquetage, taille et polissage de la pierre ; choix d’un bois et façonnage du manche ; emmanchement de la lame par inclusion ou sans inclusion, en utilisant éventuellement de la résine et/ou des ligatures pour renforcer l’assemblage. La fonction principale de la hache de pierre est le défrichement de la forêt, ainsi que le travail du bois, comme le façonnage de poteaux, la construction de pirogues, la fabrication de pagaies, bâtons à fouir, pelles, armes, etc. C’est également un instrument utile pour la collecte de miel dans les arbres. Les haches furent exceptionnellement utilisées comme armes. Par ailleurs, ils eurent parfois une fonction cérémonielle. En résumé, durant la préhistoire, la hache de pierre fut un outil essentiel pour les populations guyanaises et amazoniennes, notamment chez les groupes agricoles pratiquant la culture par brûlis.

La hache de pierre du Surinam fournit d’appréciables informations, complétant celles obtenues à partir des rares autres pièces entières des Guyanes. Ses plus remarquables caractéristiques sont la longueur du manche, la matière adhésive et les deux traces circulaires opposées dans le manchon de résine.


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Copyright© 1999
The Suriname Museum,S. Rostain, A.H. Versteeg

Last update July 2000