Peuplements et environnements dans les Guyanes entre 10.000 et 1.000 BP

 

Aad H. Versteeg

Ce texte fut présenté pendant le Seminaire Atelier
Peuplements anciens et actuels des Forêts tropicales
15-16 octobre 1998
Organisé par Alain Froment & Jean Guffroy
Laboratoire Ermes/Orstom
5 rue du Carbone
45072 Orléans Cedex 2
France


Remerciements:
Je remercie Alain Froment et Jean Guffroy pour l’invitation de participer a ce atelier. Je remercie Stéphen Rostain pour la correction du texte français.

© Aad H. Versteeg
Faculty of Archaeology
Leiden University
POB 9515
2300 RA LEIDEN
The Netherlands


Ce texte peut être cité: Versteeg, A.H., 1998. Peuplements et environnements dans les Guyanes entre 10.000 et 1.000 BP. Article presenté pendant le Seminaire Atelier Peuplements anciens et actuels des Forêts tropicales, 16 octobre 1998. Laboratoire Ermes/Orstom, Orléans, France


Peuplements et environnements dans les Guyanes entre 10.000 et 1.000 BP

Aad H. Versteeg

Les chasseurs (paléo-indiens)

Les premiers habitants du Nord de l'Amérique du Sud étaient des chasseurs de méga-faune dans le Venezuela occidental, à l'ouest du Plateau des Guyanes (Figure 1). Ils appartiennent à la culture El Jobo, datée entre 14.000 et 12.000 BP. Deux autres cultures paléo-indiennes similaires lui correspondent: la culture Canaima du haut Caroni dans le Venezuela oriental, et la culture Sipaliwini dans le sud du Surinam (Boomert, 1980). Ces trois cultures ont notamment en commun l'utilisation de pointes bifaciales de 7 à 10 cm de longueur.

Dans les Guyanes, les vestiges des chasseurs Canaima et Sipaliwini ont principalement été trouvés en milieux ouverts déboisés, essentiellement les savanes. Diverses données indiquent que, il y a environ 10.000 ans, se serait développée une phase climatique relativement sèche, caractérisée par des savanes plus ou moins ininterrompues entre la région côtière du Venezuela oriental et le Sud du Guyana, le Suriname et la Guyane française. Ces sites paléo-indiens n'ont pas été trouvés en forêt tropicale.

Deux phases peuvent être distinguées dans la culture Sipaliwini: une phase plus ancienne de chasseurs de méga-faune Pléistocène tardive (comme des mammouths, des mastodontes et mégathériums) et une phase plus récente de chasseurs de faune moderne (des cerfs et autres animaux de cette ampleur). Les vestiges consistent en des outils lithiques taillés (surtout des pointes pédonculées [Figure 2] ou concaves [Figure 3] et des couteaux [Figure 4] et les déchets de débitage. Les sites sont seulement en des ateliers où étaient fabriqués ces outils (Figure 5) . On y trouve donc les déchets de taille et les outils rejetés. Ces sites sont intéressants, mais limités en informations.

La situation est différente dans les savanes orientales du Venezuela, par exemple dans le site Canaima de Tupuken. Un charbon de bois a été daté dans un niveau où des os de méga-faune étaient associés à des outils lithiques. Le matériel de Tupuken sert de référence pour la classification d'outillages similaires d'autres sites (Versteeg & Bub-ber-man, 1992).

Les outils suggèrent que les savanes ouvertes étaient les zones d'activité les plus importantes de ces chasseurs-cueilleurs. Par ailleurs, ceux-ci ont certainement étendu le domaine des savanes en utilisant le feu. La cueillette de fruits et de noix était probablement concentrée vers les marges de la forêt, près des savanes. Les Cultures Canaima et Sipaliwini sont datées des onzième et dixième millénaires BP.

 

Les collecteurs (méso-indiens)

Vers le neuvième millénaire BP, les premiers collecteurs méso-indiens (ou archaïques) de la Culture Alaka se manifestent dans la zone côtière nord-ouest du Guyana (Figure 6) . Les sites Alaka se caractérisent par de grandes concentrations de coquillages (véritables shell- mounds ou sambaquis), qui apparaissent comme des collines émergeant du paysage plat. La plupart atteignent une altitude de quelques mètres, et les habitats étaient progressivement surélevés en même temps que la surface des monticules (Evans & Meggers, 1960).

Les habitants ont exploité les réserves de coquillages présentes à l'ouest du fleuve Essequibo. Entre l'Essequibo et l'Amazone, les eaux côtières contiennent trop de vase (et peut-être aussi trop d'eau douce) pour nourrir de grandes quantités de coquillages comestibles. Aussi, cette partie littorale est pauvre en coquillages (Versteeg & Bubberman, 1992).

Trente monticules Alaka existent dans les régions côtières des marais d'eaux douce et saumâtre du Guyana (les districts North West et Pomeroon). Des sondages ont été faits dans quelques-uns de ces sites. Dans le site de Barabina Hill les coquillages nérites (Puperita pupa) et les crabes furent à la base de la nourriture vers 6000 BP La chasse, la pêche, et la consommation de produits dérivés du palmier de marais (Mauritia flexuosa) complétaient cette diète. Ce site fut occupé durant quelques siècles (William, 1985).

Selon nos informations, ces sites d'amas coquilliers furent les premiers villages habités en permanence dans les Guyanes. Apparemment, les coquillages ont fourni une quantité suffisante de protéine pour un séjour permanent. En outre, les régions côtières sont riches en autres moyens de subsistance, comme les plantes et les fruits : plusieurs zones écologiques peuvent être exploitées ensembles. On peut y trouver conjointement des biotopes d'eau douce, saumâtre, et salée, chacun de ces écosystèmes ayant sa propre flore et faune.

Les gens de la Culture Alaka ont vécu pendant des milliers d'années sur la côte du Guyana jusqu'à 3000 BP. La dernière data-tion provient du site de Hoso-roro Creek, où fut trouvée une poterie non décorée. Il n'y a pas d'évidence d'agriculture, et le coquillage était encore la plus im-portante source d'aliments (Williams, 1988).

Récemment, des chercheurs ont proposé de réviser ces anciennes datations. La poterie grossière d'Alaka ressemble un peu à celle de la Culture céramique Taperinha du bas Amazone, datée de 6000-7000 BP. Malgré le fait que des datations aussi anciennes n'aient pas été trouvées au Guyana, certains pensent que les céramiques des cultures Alaka et Taparinha sont contemporaines (Roosevelt, 1991; Boomert, manuscrit, 1991).

 

Les agriculteurs

Les premières cultures d'agriculteurs/céramistes des Guyanes trouvent essentiellement leurs racines dans la région du Haut et du Moyen Orénoque. On distingue successivement quatre Cultures (ou Traditions) : Proto-Saladoïde, Saladoïde, Barrancoïde et Arauquinoïde. J'utilise comme exemples des sites du Suriname parce je les connais de première main.

Le plus ancien site est Kaurikreek, dans le Surinam Occidental (Figure 7) . La poterie a quelques aspects Saladoïdes (les adornos, (Figure 8) , mais elle est essentiellement Proto-Saladoïde (Figure 9) . Cette dernière a des parallèles avec la céramique des sites anciens du Haut et du Moyen Orénoque. Le site Kaurikreek est situé au milieu de la forêt, sur le bord d'une petite rivière ou crique, précisément au passage de la plaine côtière et des sables pléistocènes. Le site est daté de 3000 ans BP environ (Versteeg, 1985). On ne peut pas déterminer si les habitants de Kaurikreek furent de bons navigateurs, c'est-à-dire en même temps-- des Indiens de la forêt et de grand fleuve. On peut gagner le grand fleuve Corantijn à pirogue ou à pied en quelques heures.

La situation est totalement différente dans le site Saladoïde de Wonotobo. Localisé sur la rive oriental du fleuve Corantijn, ce site tient une place idéale pour l'exploita-tion des ressources de la rivière et de la forêt. Le plus important moyen de transport de ces Indiens fut certainement la pirogue (Figure 10) . Les villages Saladoïdes consistaient probablement en de grandes malocas (Figure 11) construites autour d'une place cérémonielle (= plaza). Le site Wonotobo contient la poterie Saladoïde (Figure 12) et fut habité durant les premiers siècles de notre ère (datation C-14 de ca 1900 BP).

Les sites Barrancoides et Arauquinoïdes ont la même ampleur que les précédents. Ils étaient bâtis dans les marais côtiers du Surinam et du Guyana, et ils furent occupés depuis 300 de notre ère (Barrancoïdes), 600 de notre ère (Arauquinoïdes) jusqu'à le temps colonial.

Ces sites sont situés sur des cheniers - des bancs de sable - ou sont constitués de monticules artificiels d'argile (Figure 13) . dans les zones où manquent les cheniers. Ces monticules se situaient dans la zone d'eau douce, proche des eaux saumâtres (Versteeg, 1992). La pirogue était importante pour ces exploiteurs de marais. Le diamètre des monticules et des villages varie de 100 à 200 m et leur hauteur entre 1 et 2 m.

L'agricultu-re de manioc ou de maïs fut pratiquée sur des champs artificiels surélevés et drainés, dans les marécages. Ce type de champ permet une agriculture permanente (Figure 14). La même adaptation est trouvée au Guyana et en Guyane française, mais les sites Arauquinoides en Guyane française sont sur des cheniers, et pas sur des monticules artificiels. On trouve des sites Arauquinoïdes sur tout le littoral des Guyanes depuis l'Orénoque jusqu'à l'Ile de Cayenne. Les plus anciens sites Proto-Saladoïdes, Saladoïdes et Barrancoïdes se trouvent seulement au Venezuela Oriental, au Guyana et dans le Surinam occidental.

Le plus important est que la population des Guyanes semble se limiter à un principal environnement d'exploitation durant les périodes paléo-indienne et méso-indienne. Dans la période néo-indienne, les villages ont été construits dans différents environnements : la zone côtière, à l'intérieur des Guyanes sur les rives des grands fleuves, mais aussi en pleine forêt. On trouve en même temps des sites marginalisés dans les savanes. C'est évident qu'après la période néo-indienne formative, l'homme Guyanais est en état de vivre presque partout. Il est devenu.


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Bibliographie:

Boomert, A., 1980: The Sipaliwini archaeological complex of Suriname - Nieuwe West-Indische Gids, 54, 2, p. 94-108.

Boomert, A., 1991. Agricultural societies in the Continental Caribbean. UNESCO General History of the Caribbean, vol. 1, The Autochthonous Societies, multigr., 65 pages.

Evans, C. & Meggers, B.J., 1960. Archaeological Investigations in British Guiana. Bulletin of the Bureau of American Ethnology 177, Washington. 418 pp.

Roosevelt, A.C., 1991. Eighth millennium pottery from a Prehistoric shellmidden inthe Brazilian Amazon. Science. Vol. 254, pp. 1621-1624.

Versteeg, A.H., 1985: The Prehistory of the Young Coastal Plain of West Suriname - Berichten Rijksdienst Oudheidkundig Bodemonderzoek, 35, p. 653-750.

Versteeg, A.H., 1992: Environment and Man in the Young Coastal Plain of West Suriname. In: M.T. Prost (ed.). Evolution des Littoraux de Guyane et de la Zone Caraïbe Mériodionale pendant le Quaternaire - Editions de l'ORSTOM, Paris, p. 531-541.

Versteeg, A.H. & Bubberman, F.C., 1992: Suriname before Columbus - Mededelingen Surinaams Museum 49a, 64 pp.

Williams, D., 1985. Ancient Guyana, Georgetown. 94 pp.

Williams, D., 1988. El arcaico en el noroeste de Guyana y los comienzos de la horticultura. In: B.J. Meggers (ed.), Prehistoria Sudamericana; Nuevas Perspectivas. Taraxanum, Washington: 233-251.


Copyright© 1999, A.H.Versteeg

Last update July 2000